BERND BIERBAUM

Bernd Bierbaum

Bernd Bierbaum writes books, paints, enjoys photography, and travels professionally across the world. He lives in Cape Town, South Africa.

Latest: Searching for the aardvark. Based on my idea and story, a 45min documentary was recently broadcast on ARTE TV and ZDF in France and Germany.

Éthiopie (in French /en français)

Entre ciel et terre (excerpt)

Je m’assieds sur un rocher placé directement en face du mur d’eau tonitruante et je regarde comment les embruns du Nil Bleu se déposent sur le sol comme de la rosée.

J’essaie d’entendre la voix du pays à travers le nom de celui-ci et je m’aperçois que je suis ému. Je suis subjugué par la densité de nombreuses impressions, à un tel point que je dois chercher une description.

À chaque site que j’ai visité, mon regard a évolué et la résonance du pays a revêtu de multiples facettes. Il respire dans les chants, il s’alumine dans les peintures, il se révèle dans les récits et les livres anciens. Les visages, les mains et les pieds en disent long. Le paysage laisse exprimer la puissance d’une langue absolument originale. Les espaces célestes se déploient jusqu’à la terre, sur les montagnes, dans l’eau. Et en particulier dans les hommes.

Dès que je ferme les yeux, une myriade d’image défile dans ma tête. Celle, dans les environs de Gondar, d’une jeune femme presque aveugle que son mari serrait tendrement dans ses bras au milieu de leur champ. Celle de roses trémières d’une blancheur immaculée ou celle d’enfants que jouaient avec des billes sur le sol volcanique humide, couleur rouge vif, près de Korem. Celle de la texture de la terre épaisse, en particulier au Tigré, où les pierres brillaient dans les teintes pourprées et écarlates. J’ai vu des cactus figuiers fleurir qui m’ont rappelé des pêches juteuses. Entre mes doigts, j’ai malaxé de la poussière que me faisait penser à de la cannelle ou du cacao, ou encore à du poivre blanc. Perchés sur des hauts affûts en bois, des enfants faisaient claquer des fouets pour empêcher les oiseaux de picorer les graines de mil bleu. Les grands calaos d’Abyssinie criaient fièrement en se promenant sous les acacias parasols. Les macaques verts s’ébattaient à côté des lis torche. À l’horizon, des nuages paresseux semblaient assoupis.

A Gongora, des ânes s’accouplaient au bord de la route tandis que des hommes houaient au ping pong juste à côté d’eux. Un homme vêtu d’un châle jaune moutarde vendait du Pepsi Cola et attendant le chaland, s’appuyait sur un bâton de prière en acier soudé. Je me souviens d’un prêtre itinérant dans la région dévastée par la sécheresse du Tigré qui protégeait ses yeux du soleil ardent avec un volumineux masque de plongeur.

Ailleurs, une femme pilait des grains de café dans un mortier. Des enfants traînaient des sacs remplis d’origan, d’autres dévalaient les pentes des montagnes dans des caisses à savon. À Debre Sina, deux personnes s’aiment dans une Pièce dépourvue de fenêtre, mais porte grande ouverte.

Un dromadaire se trouvait, seul, au sommet d’une montagne. À Bati, des jeunes filles portaient des amulettes en aluminium qui brillaient comme de petites soleils sur leurs robes de velours. À contre-jour, elles brillaient comme les yeux d’une déesse lunaire.

J’ai vu des hommes qui, à la lumière de la lune, erraient pieds nus sur la terre d’Éthiopie comme si elle était une terre sainte. Drapés dans des cotonnades blanches, ils donnaient l’impression de flotter dans la nuit étoilée comme des lucioles argentées. Je n’ai pas réussi à découvrir leurs véritables objectives car soudain, ils changèrent de direction, les uns traversant une rivière à sec, les autres contournant un talus escarpé. Leur progression dans les montagnes plongées dans l’obscurité et dans les gorges profondes créait des rubans lumineux qui formaient un réseau. Avec leurs pieds, ils écrivaient sans cesse leur énergie vitale sur le dos tanné d’un pays ancestral.

Je m’allonge dans l’herbe, étonnamment douce au toucher, et dirige mon attention vers le bruits qui résonnent dans ma tête. Puis je reviens sur mes pas et me concentre à nouveau sur ce qui m’entoure. Les massifs montagneux scintillent sous le ciel sombre el les premiers éclairs fulgurants tandis que des poules au plumage blanc comme neige courent dans la rue.Les roues d’un véhicule en renversent une. Le ciel se fait de plus en plus menaçant, le tonnerre gronde à travers les arbres frissonnants. Des branches balayent le sol. Des gouttes noires se mettent à tomber. Je me relève et croit entendre un crépitement, dans l’espace, oui, dans l’espace.
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